Labubu est partout sur TikTok depuis 2024, accroché aux sacs à main, secoué dans des blind boxes, collectionné par des adultes qui en parlent comme d’un objet précieux. La trajectoire de ce personnage aux dents pointues et aux grandes oreilles mérite qu’on la décompose étape par étape, parce qu’elle condense à elle seule la mécanique qui transforme une création confidentielle en phénomène commercial mondial.
Kasing Lung et la série The Monsters : les racines d’un art toy hongkongais
Avant les files d’attente devant les magasins Pop Mart, Labubu était un personnage de papier. L’illustrateur hongkongais Kasing Lung a créé Labubu en 2015 dans sa série de livres illustrés intitulée The Monsters. Le personnage y est décrit comme un elfe de forêt curieux et malicieux.
A découvrir également : Tout A savoir sur Smallville en streaming
Lung a grandi aux Pays-Bas, où il a découvert le folklore et les contes de fées d’Europe du Nord. C’est cette imagerie, peuplée de trolls, de lutins et de créatures sylvestres, qui a nourri l’univers visuel de Labubu. Aucun lien avec une quelconque figure démoniaque, contrairement aux rumeurs virales qui ont circulé associant le personnage au démon mésopotamien Pazuzu.
Pendant plusieurs années, Labubu est resté un designer toy de la scène underground hongkongaise, un objet de niche connu des collectionneurs d’art toys mais invisible du grand public. Ce statut confidentiel a duré jusqu’à ce qu’une entreprise chinoise repère son potentiel commercial.
A lire en complément : Les réalisateurs incontournables à l'origine des films Tokyo

De l’illustration au produit de masse : chronologie du parcours Labubu
Le passage de Labubu d’une création d’artiste à un produit de consommation globale ne s’est pas fait en un jour. Voici les étapes documentées de cette transformation :
| Période | Étape clé | Statut de Labubu |
|---|---|---|
| 2015 | Création dans la série The Monsters par Kasing Lung | Personnage de livre illustré |
| Milieu des années 2010 | Diffusion dans la scène art toy de Hong Kong | Designer toy de niche |
| 2019 | Partenariat avec Pop Mart, vente en blind boxes | Produit de collection accessible |
| 2024-2025 | Explosion virale via TikTok, portée par Lisa (BLACKPINK), Rihanna, Dua Lipa | Phénomène de consommation mondial |
Le partenariat avec Pop Mart en 2019 a changé l’échelle du projet. Pop Mart, spécialisée dans la vente de figurines en blind boxes (boîtes opaques dont on ne connaît pas le contenu avant ouverture), a industrialisé la distribution de Labubu. Le mécanisme de la blind box ajoute une composante de hasard et de rareté qui alimente directement le désir de collection.
Pop Mart et le modèle blind box : pourquoi Labubu se prête au format viral
Le succès de Labubu sur TikTok ne repose pas uniquement sur l’esthétique du personnage. Le format blind box génère un type de contenu parfaitement calibré pour les réseaux sociaux : des vidéos d’ouverture où le suspense précède la révélation.
Les utilisateurs filment le moment où ils secouent la boîte, tentent de deviner le modèle au poids ou à la forme, puis découvrent le personnage. Ce rituel produit une boucle émotionnelle courte (anticipation, surprise, satisfaction ou déception) qui se traduit en engagement vidéo élevé.
- Le format blind box transforme chaque achat en contenu filmable, avec un arc narratif intégré (suspense puis révélation)
- La rareté de certains modèles pousse les collectionneurs à multiplier les achats et à documenter leurs trouvailles en ligne
- L’esthétique de Labubu, à mi-chemin entre le mignon et le monstrueux, provoque des réactions fortes qui favorisent le partage
Le produit est conçu pour être montré, pas seulement possédé. Les collectionneurs accrochent leurs Labubu à leurs sacs, les mettent en scène dans des photos stylisées, comparent leurs collections. Chaque interaction avec l’objet devient un prétexte à publication.

Le rôle de Lisa (BLACKPINK) dans l’explosion TikTok de Labubu
La viralité de Labubu a un point d’inflexion identifiable. Lorsque Lisa, membre du groupe de K-pop BLACKPINK, a été photographiée et filmée avec un Labubu accroché à son sac, la recherche du personnage a bondi sur les réseaux sociaux. D’autres célébrités internationales, dont Rihanna et Dua Lipa, ont suivi.
Ce mécanisme d’adoption par des figures publiques n’est pas nouveau dans l’industrie du jouet ou de la mode. En revanche, la vitesse de propagation via TikTok distingue Labubu des phénomènes de collection précédents. Un Beanie Baby des années 1990 mettait des mois à atteindre une notoriété nationale aux États-Unis. Labubu est passé d’un produit régional asiatique à un objet de désir mondial en quelques semaines.
L’algorithme de TikTok amplifie ce type de contenu parce qu’il coche plusieurs cases simultanément : réaction émotionnelle visible, format court, objet visuellement distinctif, et communauté de collectionneurs qui interagissent entre eux dans les commentaires.
Labubu et la mécanique des tendances : art toy ou produit marketing
La question que pose le parcours de Labubu concerne la frontière entre création artistique et produit marketing. Kasing Lung a conçu un univers illustré personnel, ancré dans le folklore européen. Pop Mart a transformé cet univers en machine à générer de la rareté artificielle et du contenu viral.
Les deux dimensions coexistent, mais elles ne servent pas le même objectif. L’art toy original tirait sa valeur de son esthétique et de la vision de son créateur. Le produit Pop Mart tire sa valeur de la mécanique de rareté et de la viralité sociale.
Cette dualité explique pourquoi certains collectionneurs de la première heure expriment un malaise face à l’industrialisation du personnage, tandis que les nouveaux acheteurs, arrivés via TikTok, ne connaissent pas l’histoire originale et perçoivent Labubu comme un accessoire de mode ou un objet de contenu.
Le parcours de Labubu, d’un livre illustré hongkongais en 2015 à des émeutes dans des centres commerciaux en 2025, cartographie avec précision le chemin qu’emprunte une création pour devenir un produit de masse. La création originale fournit l’âme, la blind box fournit le mécanisme, et TikTok fournit l’accélérateur.
Reste à observer si Labubu suivra le cycle classique des tendances virales, avec une phase de saturation puis d’oubli, ou si la profondeur de l’univers créé par Kasing Lung lui permettra de durer au-delà du pic algorithmique.

