Depuis 2021, les prix à la consommation en France ont grimpé de manière spectaculaire avant de refluer. L’inflation mesurée par l’INSEE a atteint 5,2 % en 2022 puis 4,9 % en 2023, des niveaux inédits depuis le début des années 1980. Début 2026, l’indice est retombé à 0,3 % en janvier, avant de remonter sous l’effet d’un nouveau choc énergétique. Les prix n’augmentent presque plus, et pourtant le malaise persiste chez une grande partie des ménages.
Effet de cliquet sur les prix : pourquoi la désinflation ne suffit pas
Quand l’inflation ralentit, les prix ne baissent pas. Ils cessent simplement d’augmenter aussi vite. Entre 2021 et 2023, l’indice des prix à la consommation harmonisé (IPCH) a progressé de 12,8 % cumulés selon les données exploitées par le Conseil de la famille dans son rapport de décembre 2023.
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Un ménage qui payait 100 euros pour un panier de courses en 2021 en payait environ 113 en 2023. Même si l’inflation retombe sous 1 % en 2025, ce panier ne reviendra pas à 100 euros. Le niveau des prix reste durablement plus élevé qu’avant le choc.
C’est précisément ce décalage qui alimente le ressenti de perte. BNP Paribas notait en 2025 que, dans plusieurs pays étudiés, la hausse cumulée des salaires nominaux demeurait inférieure à celle des prix à la consommation. Le pouvoir d’achat agrégé peut se redresser dans les statistiques nationales sans que les ménages retrouvent leur niveau de vie antérieur.
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Inflation différenciée : les dépenses contraintes creusent les écarts entre ménages
L’inflation ne frappe pas tous les ménages de la même façon. Le rapport du HCFEA de décembre 2023 met en lumière un fait souvent sous-estimé : l’inflation augmente avec le nombre d’enfants dans le foyer. Les familles nombreuses consacrent une part plus élevée de leur budget à l’alimentation et à l’énergie, deux postes qui ont subi les hausses les plus brutales.
Les ménages modestes sont également plus exposés. Leurs dépenses contraintes (logement, énergie, alimentation) représentent une fraction plus importante de leur revenu. Quand le prix du gaz ou de l’électricité flambe, la marge de manoeuvre pour absorber le choc est quasi inexistante.
Ce que les moyennes nationales masquent
L’INSEE publie un indice des prix moyen, calculé sur un panier de consommation type. Ce panier ne reflète pas la réalité de tous les foyers. Un retraité propriétaire de son logement et un couple locataire avec trois enfants ne subissent pas la même inflation.
- Les postes énergie et alimentation, qui pèsent davantage dans le budget des ménages modestes, ont connu des hausses supérieures à l’indice général entre 2021 et 2023
- Les produits manufacturés ont vu leurs prix reculer en 2025, un mouvement qui bénéficie surtout aux ménages dont la consommation est orientée vers les biens d’équipement
- Le logement reste un poste à part : les loyers évoluent selon des mécanismes propres (indices de référence, encadrement), souvent en décalage avec l’inflation alimentaire ou énergétique
Cette hétérogénéité explique pourquoi le débat sur le pouvoir d’achat reste aussi vif alors même que l’inflation agrégée reflue.
Rebond énergétique en 2026 : le choc pétrolier iranien et ses répercussions
Selon les prévisions de l’OFCE publiées en avril 2026, l’inflation française remonterait à 1,8 % en moyenne annuelle pour 2026, après seulement 0,9 % en 2025. La cause principale : la hausse brutale des prix des hydrocarbures liée aux conséquences de la guerre en Iran et au blocage du détroit d’Ormuz.
L’OFCE évalue l’impact de ce choc énergétique à 0,6 point d’inflation supplémentaire en 2026. Le pouvoir d’achat par unité de consommation reculerait cette année avant de se stabiliser en 2027, quand le reflux des prix de l’énergie ramènerait l’inflation autour de 1,3 %.
Ce nouveau choc survient à un moment particulier. Les ménages sortent à peine de trois années de tensions sur les prix. Leur capacité d’absorption est amoindrie, d’autant que le taux d’épargne reste élevé mais en repli, signe que les réserves constituées pendant la période Covid s’érodent progressivement.

Séquelles comportementales : des habitudes de consommation durablement modifiées
Une enquête de la Banque de France publiée en 2025 met en évidence un phénomène rarement abordé dans le débat public : les réflexes d’arbitrage budgétaire persistent même après le reflux de l’inflation. Les ménages qui ont appris à comparer les prix, à basculer vers des marques distributeur ou à réduire certains postes de dépenses ne reviennent pas automatiquement à leurs comportements antérieurs.
Ce constat a des implications macroéconomiques. Si la consommation des ménages reste bridée par la prudence, la reprise économique s’en trouve freinée. L’investissement des ménages (notamment immobilier) a atteint un point bas avant d’amorcer un timide redressement selon l’OFCE.
Ressenti versus statistiques : un décalage qui s’installe
Le pouvoir d’achat du revenu disponible brut peut progresser dans les comptes nationaux tout en restant invisible dans le quotidien des familles. Plusieurs mécanismes expliquent ce décalage :
- Les revenus ont partiellement rattrapé les prix, mais le souvenir du choc reste ancré, ce qui fausse la perception de la trajectoire réelle
- Les dépenses pré-engagées (abonnements, assurances, loyers) absorbent les gains de revenu avant qu’ils ne se transforment en pouvoir d’achat effectif
- La revalorisation du SMIC suit l’indice des prix, mais les salaires médians n’ont pas tous bénéficié du même mécanisme d’indexation automatique
Les données disponibles ne permettent pas de conclure à un retour du pouvoir d’achat réel à son niveau de 2021 pour l’ensemble des catégories de ménages. Le redressement agrégé masque des situations très contrastées selon la composition familiale, le statut résidentiel et le niveau de revenu.
Le choc inflationniste de 2022-2023 a laissé des traces qui vont au-delà des courbes de prix. Les comportements de consommation, les arbitrages budgétaires et la perception même du coût de la vie se sont reconfigurés. Tant que les salaires n’auront pas comblé l’écart cumulé avec les prix, le décalage entre les indicateurs macroéconomiques et le ressenti des ménages persistera.

